Publié par : jital270 | 3 février 2010

L’exposition internationale de Lyon en 1914

Les expositions lyonnaises de 1872 et 1894

Innovations techniques de la Révolution industrielle et conquêtes de la France d’outre-mer concourent au développement, des années 1850 jusqu’à la veille de la seconde guerre mondiale, de nombreuses expositions universelles. Manifestations populaires teintées de nationalisme, ces expositions sont surtout destinées de célébrer le « génie français », la force de son Commerce, la grandeur de son Industrie, et l’étendue de son empire colonial. Ce sont donc autant d’occasions d’imposer au reste du monde sa puissance militaire et son pouvoir économique, en un mot d’affirmer sa place au premier rang des Nations.

Paris inaugure l’ère des grandes expositions françaises dès 1855. Plus d’une quinzaine d’autres, universelles, internationales et coloniales sont organisées sur le territoire métropolitain jusqu’en 1937, à Bordeaux, Marseille, Roubaix… La ville de Lyon, quant à elle, présente une première exposition en 1872. Organisée précipitamment, pour satisfaire à l’esprit du temps, elle est implantée dans le parc de la Tête d’Or. Le retard pris lors de son édification, ainsi que les intempéries, en font un échec commercial.

En 1894, une deuxième exposition est présentée au public, sur le même site. Elle se déploie autour de multiples pavillons, parmi lesquels celui de la Ville et du Département, celui de la Viticulture, celui des Beaux-Arts, celui des Chemins de fer… Il s’agit, cette fois-ci, d’une exposition universelle et coloniale, qui donne donc aussi à voir des palais coloniaux, un village annamite « avec ses cases en paillotes et son installation la plus authentique. Des familles indigènes y fabriquent sous les yeux des visiteurs, des tissus et objets de leur pays. C’est la vie annamite surprise dans toute sa vérité ». Elle propose également « l’exhibition d’indigènes, villages sénégalais ou dahoméens »[1]. Authenticité des « scènes et types » et exotisme colonial participent ainsi à la représentation de la « plus grande France », tout en réaffirmant la suprématie de la culture occidentale sur les mœurs « indigènes ».

 L’exposition universelle de Lyon en 1914

La dernière grande exposition lyonnaise est inaugurée le 22 mai 1914. Elle se veut, comme les précédentes, monumentale. Le site choisi pour accueillir l’exposition n’est plus le parc de la Tête d’Or, mais le quartier de la Mouche, ancienne zone de marais qui tire son nom des bras du fleuve, appelés « mouches ». Sa conception a été confiée à Tony Garnier, architecte proche d’Edouard Herriot, maire de Lyon. Il est notamment le maître d’œuvre de l’immense halle éponyme, ouvrage dont la construction commence en 1909 et qui doit faire fonction de marché aux bovins et d’abattoir à l’issue de l’exposition. Un stade est conçu autour d’un projet de section « sport et éducation physique » : c’est l’actuel stade de Gerland, ouvert au public en 1914 et inauguré en 1926.

« C’est bien la cité moderne que Lyon a voulu symboliser dans son exposition ». Ces mots du commissaire général Jules Courmont, dans le Guide général de l’Exposition de 1914, témoignent de cette volonté de faire date, par la surenchère des prouesses techniques et le recours aux dernières innovations de la modernité. Mais il ne faut pas s’y tromper, c’est aussi, et surtout, une manifestation commerciale, promotrice des produits manufacturés et brevetés « français », véritable foire où les stands célèbrent l’un les véhicules Peugeot, l’autre les eaux de Vichy…

La visite de Poincaré

L’ambition internationale d’un tel événement justifie les visites officielles de personnages publics. Comme Sadi-Carnot avant lui avait visité les pavillons de l’exposition de 1894 [mal lui en prit, puisqu’il y fut assassiné le 24 juin par l’anarchiste italien Sante Caserio], le Président de la République Poincaré vient à Lyon du 22 au 24 mai 1914. La multitude de clichés et de cartes postales publiés lors de son passage est, dans l’exercice de la communication, gage d’une publicité accrue et d’une visibilité mondiale de l’Exposition.

Deux photographies du  village sénégalais

Un photographe amateur lyonnais dont j’ai retrouvé des clichés a pris deux photographies (qui sont le prétexte à ce billet) du village sénégalais installé sur le site de l’exposition. Ce village, parfois aussi dit « village noir » sur certaines cartes postales de l’époque, est symbolique de la vision métropolitaine sur les colonies d’Afrique. Aux yeux occidentaux qui portent le caractère urbain au pinacle de la modernité, il ne peut s’agir d’une ville, mais davantage d’un « zoo humain » tel qu’il en a été montré fréquemment dans les expositions coloniales.

La construction de la première photographie est très révélatrice. Elle met en scène plusieurs jeunes hommes noirs posant en groupe et frappe d’emblée le regard. À ce groupe quelque peu figé par l’exigence de la prise de vue vient se greffer, sur la droite, une femme blanche, en costume du dimanche, accompagnant vraisemblablement l’auteur de la photographie lors de la visite. Le contraste entre les habits est notable, la distance entre les corps également. Alors que les enfants paraissent rompus à cet exercice, regardant l’objectif, droits, la femme, mal à l’aise, semble quant à elle n’y satisfaire qu’à contre-cœur. L’impression qui se dégage du cliché est, du coup, plutôt comique, et contredit l’intention probable du photographe de saisir là un souvenir exotique.

Le second cliché est moins directement lisible. On peut néanmoins noter une certaine affluence, mais surtout s’étonner des stands représentés. À gauche se trouve une « bijouterie », à droite une « mosquée ». Ce qui frappe sur cette vue, c’est l’identité, dans la représentation, entre un stand de bijoutier, qui relève de l’artisanat, et celui de la mosquée, témoin d’une pratique religieuse. Cette confusion relègue le lieu de culte à un bâtiment rustique de bois et de palmes, c’est-à-dire à l’image qu’en a le public français. Or, les mosquées sénégalaises de Dakar, de Saint-Louis, entre autres, sont toutes élevées, bâties en dur, dotées d’un minaret et d’une architecture musulmane…

 Fin de l’Exposition, début de la guerre

« C’est un fait que, tous les vingt ans, dans notre pays, une exposition universelle vient donner le signal des événements les plus funestes[2] »

Malgré l’irruption de la guerre en août 1914, l’Exposition reste ouverte jusqu’au 11 novembre. En réalité, la plupart des pavillons sont désertés et bon nombre d’entre eux réquisitionnés pour servir les intérêts militaires. La grande halle, en particulier, devient un immense magasin de vivres et d’habillement. Le village sénégalais est quant à lui transformé en abreuvoir à chevaux. Le Lyon républicain du 12 novembre 1914 évoque la fermeture de l’Exposition, « pâle apothéose sous un soleil blafard », ajoutant : « Nous croyons ne pas trop nous avancer en disant que nous n’en reverrons plus jamais à Lyon ».


[1] Guide illustré à travers Lyon et l’Exposition Universelle, Internationale et Coloniale en 1894, Paris, Larousse, 1894

[2] Phrase de l’écrivain Henri Béraud dans son roman Gerbe d’or (1928). Il fut notamment journaliste au « Canard enchaîné », avant de travailler pour l’hebdomadaire vichyste « Gringoire ». Condamné à mort en 1944 pour intelligence avec l’ennemi, il est finalement gracié par le général de Gaulle et meurt en 1958.

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Responses

  1. Très intéressant ton billet. Merci!

  2. très intéressant article !
    pour plus de détails et d’images sur l’expo de 1914 à Lyon, je vous invite à visiter mon site.
    bien cordialement
    jpm

  3. Je cherche des renseignements sur le « Village Alpestre » qui était à cette Exposition et où étaient exposés les jouets lozériens. En avez vous ?


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