Publié par : arlotton | 4 décembre 2009

Immersion au Salon du Livre de Jeunesse de Montreuil 2009

Oui, on peut vraiment parler d’immersion, et cela me fait toujours le même effet. En effet, j’ai l’habitude d’y aller chaque année, mais c’est plutôt une sortie familiale, avec les ados de mon homme et ma petite fille : c’est alors surtout l’occasion de faire nos achats de Noël (mais là, chut, ma fille croit encore au Père Noël…). C’est une véritable caverne d’Ali Baba étourdissante : sur deux étages, des stands et des stands d’éditeurs, des albums, romans, bandes dessinées à profusion, de toutes les couleurs, formes, tailles. On ne sait plus où donner de la tête et on est comme enivrée par la profusion, la richesse de l’édition jeunesse. Mais cette année, je suis en plus « biblioblogtrotteuse » en mission. Je vais certes faire mes achats de Noël, mais je choisis d’assister à la journée professionnelle du lundi (et comme mon homme et moi, on ne se voit que le week-end, la sortie au Salon du livre perd de son attrait…). Et là, mauvaise surprise : les salles sont petites, les rencontres prises d’assaut, et certaines même réservées par des groupes : mauvais point pour les organisateurs. Qu’à cela ne tienne, je tente quand même de m’incruster. J’ai ainsi pu assister à une présentation sur les précurseurs italiens de littérature jeunesse. Intéressant, je vous en reparle plus loin. Moins prise par les rencontres, je passe aussi plus de temps sur les espaces spécifiques du Salon. Et là, de bonnes surprises !

Un Salon à l’heure italienne

Rendons-nous donc au village italien. On y trouve une librairie, un espace de rencontres, un café italien. La librairie italienne propose des livres en italien ou traduits. C’est avec plaisir qu’on peut feuilleter, (re)découvrir des auteurs, des illustrateurs italiens.

Revenons donc sur ces fameux précurseurs italiens, dont les livres présents à la librairie nous permettent aisément de mesurer l’innovation et l’apport à la littérature jeunesse. Etonnamment, ces auteurs ne viennent pas des arts classiques, mais du design, de l’architecture, de la publicité, etc.

L’une des figures les plus marquantes est Bruno Munari. Cet artiste a traversé tout le 20e siècle (il est mort en 1998) : tout d’abord proche des Futuristes, peintres du mouvement dans les années 1920, il s’en est ensuite éloigné, tant il s’agissait pour lui de faire le mouvement plutôt que le peindre. Il a eu avec le livre cette même approche : les livres tout comme ses œuvres d’art sont des expériences à vivre et non uniquement des objets, sont des projets pour agir sur les autres. Tout l’intéresse dans le livre : la fabrication est importante, la forme devient le fond, le contenu. Pour lui, l’album est un espace vierge pour créer la surprise, innover, surprendre. Plus de 170 livres à son actif tout au long du 20e siècle. Citons les Livres invisibles dans les années 1950 en parallèle du mouvement de l’art concret, où Munari s’amuse avec les formes, la lumière, les trous, les calques (entre autres, Dans la nuit noire, Dans le brouillard de Milan chez Seuil : deux bijoux), citons aussi les Prélivres (petits livres à toucher, manipuler pour les tout-petits). En France, c’est en particulier Les Trois Ourses, association fondée par des bibliothécaires, qui défend et diffuse le travail d’artistes, leurs livres introuvables à destination des enfants et œuvre entre autres pour la diffusion de l’œuvre de Munari (http://troisourses.online.fr/).

Un autre précurseur italien : Gianni Rodari, prix Andersen (le « Nobel » de la littérature jeunesse) en 1970 pour l’ensemble de son œuvre. Il est l’auteur de la fameuse Grammaire de l’imagination, livre sur le processus de l’imagination à destination des enseignants, des parents. Cet auteur aussi joue sur le plaisir de la parole, l’effet de surprise, aborde les questions sociales, la lutte entre le bien et le mal. Citons aussi Enzo Mari, designer, qui s’est beaucoup intéressé à la question de l’espace chez les enfants. Dans la librairie italienne du Salon, une de ses créations s’arrachent comme des petits pains : il s’agit d’un coffret constitué de cartons présentant tous les ingrédients d’une fable et permettant aux enfants de construire à l’envi et à l’infini leurs propres fables. Mentionnons enfin Léo Leonni, publicitaire, à qui l’on doit le fameux Petit Bleu et Petit Jaune, classique de la littérature jeunesse.

Et la littérature jeunesse italienne actuelle ?, me direz-vous. L’exposition de planches de Roberto Innocenti est un début de réponse. Ce grand maître de l’illustration italienne, médaille d’or du prix Andersen en 2008, auteur de Rose blanche et d’une adaptation de Pinocchio, présente ici des planches de son nouvel album The house qui raconte à travers une maison toute l’histoire du XXème siècle. De magnifiques aquarelles aux contours à l’encre de Chine, avec un grand souci du détail, un grand sens de la composition, une finesse et une grande poésie. La sortie en France de cet album est à ne pas rater !

Le paysage de l’édition jeunesse italienne est cependant contrasté. De gros éditeurs distributeurs dominent le marché et possèdent une majorité de librairies : ils vendent des livres, traduisent des best-sellers étrangers et sont peu ouverts à la création dans un marché national réduit. Les librairies indépendantes ne bénéficient pas d’une loi sur le prix unique du livre, des auteurs, comme l’illustrateur Lorenzo Mattotti (qui vient de signer un Hansel et Gretel chez Gallimard aux puissants dessins noirs) ont choisi de s’installer en France… Mais le tableau n’est pas aussi noir : il existe aussi de petits éditeurs indépendants, passionnés, originaux qui marquent leur différence. Et de multiples talents : Guido Scarabottolo, Chiarra Carrer, Beatrice Alemagna, Davide Cali… Ils étaient invités cette année au Salon.

Un salon sous le thème du jeu

Le Salon est aussi pour sa 25ème édition placé sous le signe de la fête. Une fête où sont conviés les héros de notre enfance à travers l’exposition Jubilo ! Des illustrateurs ont été invités à faire la fête aux héros de leur enfance. Au final : 25 tableaux réalisés par chacun des artistes. Autant de petites invitations à picorer, déguster pour redécouvrir les petites madeleines de notre enfance. Cette idée s’appuie sur une image de l’album de Claude Ponti Blaise et le gâteau d’Anne Hiversère. Une occasion aussi de reconstituer le musée de notre enfance.

En parlant de musée et de Claude Ponti, celui-ci présente justement à l’occasion du Salon, une nouvelle initiative : un musée virtuel d’œuvres d’enfants, le Muz, qui se veut un lieu de circulation des créations d’enfants. Chacun peut y déposer son œuvre ou celle de son enfant, un jury (de passionnés mais pas de psychologues (sic)) sélectionnera les œuvres qui figureront dans les collections permanentes mais aucune ne sera rejetée, Internet n’oppose pas de limite de place… Des parrains (Tomi Ungerer, Jacques Tardi, Art Spiegelman, etc.), des partenaires publics et privés soutiennent l’initiative. A terme, un lieu d’exposition en dur. A suivre, donc, sur www.lemuz.org.

Claude Ponti, encore et enfin, dont le nouvel album vient de sortir : Bih-Bih et le Bouffron-Gouffron aux éditions de l’Ecole des Loisirs. Bih-Bih marche sur un chemin, lorsqu’elle se rend compte que c’est le dernier morceau de la terre que le « monstruosideux » Bouffron-Gouffron est en train d’avaler… A nouveau, un petit bijou, que je ne peux m’empêcher d’acheter pour ma fille. On y retrouve les mêmes ingrédients qui ravissent les enfants : une intrigue haletante, des illustrations riches de multiples détails, un jeu sur les cases d’illustrations et les sens de lectures, des jeux sur les noms, les mots, les dimensions… Tous les sens de nos bambins sont en émoi et leur attention en éveil, et c’est parfois même difficile pour les adultes de suivre, les enfants eux se régalent.

La librairie du Salon présente des sélections de livres et de prix littéraires. Rappel des prix cette année : des valeurs sûres pour vos cadeaux de Noël. Citons en particulier : le Baobab de l’album revient à Annie du Lac de Kitty Crowther, éditions Pastel, un album tendre sur les peurs enfouies, le prix de la Presse jeunesse revient à Missak, l’enfant de l’affiche rouge de Didier Daeninckx et Laurent Corvaisier aux Editions du monde : un ouvrage basé sur des faits historiques qui interroge notre présent et la question des immigrés.

La librairie Sens dessus dessous de l’Association des libraires spécialisées jeunesse et son espace lecture propose, elle, une sélection d’ouvrages qui jouent avec les sens : des livres pop-up (avec tirettes, languettes, volets…), des livres accordéon, des méli-mélo (découpés en plusieurs volets aux combinaisons incroyables), des livres à trous, des livres à toucher, à écouter, ou des livres dvd, des livres sans paroles, des jeux d’images, des livres inventaires, des livres musées, des livres d’activités. Des livres sensoriels qui font le bonheur des enfants et des conteurs. Et on ne peut ici s’empêcher de remarquer le rôle des précurseurs tels Munari ou Lionni qui ont su si bien jouer avec les formes, les matières, les couleurs. La boucle est bouclée.

Shopping au Salon

Plus beaucoup de temps, je m’atèle à mon shopping. Je file au stand de l’Ecole des Loisirs pour acheter le dernier Ponti et aussi le dernier Tomi Ungerer Zloty. Zloty, petit chaperon des temps modernes va porter des provisions à sa grand-mère en scooteur, elle renverse un grand nain. Arrive un petit géant ; la petite fille, le grand nain et le petit géant, qui ont de ce fait la même taille, sympathisent. On retrouve avec plaisir le trait de Tomi Ungerer, qui est aussi affichiste, illustrateur de presse et publicitaire. Une jolie histoire de solidarité, sans mièvrerie. A signaler que l’Ecole des loisirs republie les albums de ses auteurs phare dans des petites éditions bon marché à couverture souple : on peut ainsi à moindre prix se constituer une petite bibliothèque de standards indémodables : tous azimuts Le chien bleu, Jean de la Lune, Biglouche, Machin chose, l’Ile des Zertes, Pétronille et ses cent-vingt petits, Jean-Loup et Marie-Loup, etc. , la liste est longue.

Je file ensuite aux éditions BD Delcourt : le dernier tome de la série Fritz Haber n’est pas paru. Bien sûr, il y a les séries Sillage, De Capes et de Crocs, Garulfo, Le vent dans les saules, de bons souvenirs de lecture pour tous ! Mais je déniche le deuxième tome de Berlin de Jason Lutes : cela fait au moins 4 ou 5 ans qu’on l’attend. Une ligne claire, une grande sobriété, plusieurs destins pour rendre compte de cette période mouvementée, de la montée irrésistible de la violence et de l’extrémisme.

Voilà ma hôte de Mère Noëlle bien pleine, et encore j’ai été raisonnable… Il me faut à présent reprendre le train pour Lyon les bras chargés… La tête pleine de livres et d’images, je ne peux alors m’empêcher de repenser à mes livres d’enfance. Et vous, quelles sont vos madeleines ?

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